Samira DOUIDER
Professeur, Département de Langue et de Littérature Françaises
Faculté des Lettres et des Sciences Humaines Ben M’sik Casablanca
Compte rendu du
Fils du soleil, L’odyssée d’Estevanico de Azemor
de Hamza Ben Driss Ottmani
(Rabat, Editions La Porte, 2006)
Le Fils du soleil, L’odyssée d’Estevanico de Azemor de Hamza Ben Driss Ottmani est un ouvrage qui se présente comme un récit (c’est le genre indiqué sur la page de garde du livre) mais dont l’auteur précise qu’il se situe entre un roman historique et un roman tout court. Cette précision situe ce texte entre la réalité et l’imaginaire. L’auteur est parti de faits historiques auxquels il a ajouté des éléments imaginés qui ne sont pas vérifiables et qui ne changent pas le fond des choses mais permettent de rendre le récit plus attrayant. Hamza Ben Driss Othmani se donne pour objectif de faire connaître Estevanico de Azemor qu’il considère comme méconnu et comme un personnage historique essentiel dans la découverte de l’Amérique. Il le voit comme le représentant symbolique d’autres africains qui ont certainement participé à la conquête du continent américain et dont l’histoire n’a pas retenu les noms ou même les actions.
Ce personnage est tout d’abord présenté dans sa différence aux autres. Il apparaît comme le premier homme noir qui a foulé le sol américain et c’est cette couleur de peau, inédite à l’époque pour les indiens, qui va amener ces derniers à porter leur regard d’abord sur lui :
« On essayait surtout de toucher les mains et le visage d’Estevanico le « fils du soleil » dont la couleur noire et brillante intriguait notamment les jeunes filles indiennes » (p. 171)
Au de là de sa couleur de peau, son apparence physique est soulignée comme étant exceptionnelle :
« Seul Estevanico, aidé par une constitution physique solide, avait gardé une certaine vigueur et une bonne santé. Sa grande taille, sa peau brillante couleur d’Ebène, sa musculature impressionnante, ses dents blanches ses jambes et ses bras puissants, son large torse souvent nu, sa couronne de plumes dont il aimait se parer, tout cela faisait du Maure un individu magnifique vers lequel se dirigeaient les regards des femmes indiennes. » (p.167)
Il faut souligner cet intérêt que lui porte la gent féminine et sur laquelle insiste particulièrement l’auteur.
Estevanico se présente également comme un homme qui s’intéresse aux autres et désire les connaître en profondeur. Il devient le trait d’union entre ses maîtres et les indiens. Il cherche en effet à communiquer avec les indiens par tous les moyens. Pour cela il a d’abord utilisé les gestes puis il a appris les langues des indiens. Il a cherché également à connaître leurs cultures et pour être encore plus proche d’eux il adopte leur habillement et participe à leurs réjouissances et à leurs fêtes en dansant avec eux. Son image est tellement positive auprès des indiens qu’ils en font leur chaman.
« Estevanico était devenu pour les autochtones, un être réellement exceptionnel. Il ne se contentait pas de parler les différentes langues indigènes, il s’efforçait de réfléchir comme les indiens, d’appréhender le monde comme eux et d’acquérir leur façon de faire. Lorsqu’il se trouvait en leur compagnie, il adoptait leur mode de vie et partageait volontairement leurs soucis, leurs souffrances, mais aussi leurs joies. » (p. 183)
Son attitude contraste avec celle de ses compagnons qui ne cherchent pas du tout à connaître les populations qu’ils approchent ou même à communiquer avec elles. Cette attitude lui donne une popularité exceptionnelle auprès des indiens qui reconnaissent en lui un frère :
« Les indiens, en le voyant vivre comme eux, (…) se demandaient parfois si le Maure, malgré la couleur de sa peau et sa taille impressionnante, n’était pas lui-même un indien venu d’une tribu venant de l’autre bout du continent. » (p.184)
Dans le cercle de ses compagnons, Estevanico apparaît également comme un homme d’action. Dès le début de l’expédition, il prend des initiatives. Il éteint par exemple un incendie qui aurait pu décimer le groupe. Alors qu’il n’est qu’un serviteur on lui confie le commandement d’une troupe de fantassins (p.54) et la surveillance de prisonniers (p.59).
Il apparaît comme un homme de confiance qui malgré les épreuves conserve sa vigueur et sa lucidité et que ses compagnons suivent :
« Estevanico était le premier à se rallier à la proposition du gouverneur. Il le fit savoir aussitôt et de vive voix. Le ralliement du Maure eut un effet d’entraînement immédiat. » (p. 77)
C’est enfin un homme courageux qui est le seul des quatre rescapés à accepter de repartir pour une deuxième expédition et qui jusqu’à la fin ne perd jamais espoir.
Durant la première expédition, il a différentes fonctions et accomplit différents métiers : il est tout à la fois, commandant des fantassins, il cherche de l’eau et de la nourriture pour tous et il a le rôle de guide : ses chefs lui confient la tête d’une troupe qui a pour mission de devancer le gros des troupes et de préparer l’arrivée des autres. On lui confie également la surveillance de prisonniers et même le sort du groupe dépend de lui. Pendant l’expédition il est tout à la fois interprète, guérisseur, charpentier, ferronnier et chaman.
Son rôle s’accentue lors de la deuxième expédition qu’il accepte de mener. En effet, le Vice-roi lui confie l’expédition mais lui adjuge un missionnaire qui est officiellement le dirigeant de la campagne. Cependant Estevanico comprend que cela n’est qu’officiel et qu’en fait c’est lui qui dirige véritablement la deuxième expédition. Cela apparaît clairement dans le comportement des indiens qui s’adressent d’abord à lui et dans la réalité même des faits : le missionnaire ne pourrait pas survivre sans la présence d’Estevanico :
« Pour atteindre ce but il devait être le guide incontesté de la caravane. (…) Il n’avait par conséquent d’ordre à recevoir de personne et encore moins de Marcos de Niza, qui ne connaissait pas un pouce de l’Amérique du nord. (…) Dès les premiers jours eut lieu un glissement du pouvoir des mains de Marcos de Niza vers celles d’Estevanico. » (p. 256)
Ainsi de simple serviteur dans la première expédition, il devient le véritable dirigeant dans la deuxième. Cette promotion s’accompagne de changements dans son comportement. Il a désormais un groupe qui le devance et qui annonce son arrivée (rôle qu’il tenait lui-même dans la première expédition). D’autre part sa manière d’être a changé :
« Pour assumer jusqu’au bout son rôle de guide de l’expédition, maintenir le niveau qui convenait à un envoyé du vice roi (…), Estevanico devait tenir son rang et impressionner ses visiteurs. Il créa ainsi, autour de lui, une ambiance de cour d’un véritable roitelet en déplacement. » (p. 260)
Malheureusement cette deuxième expédition n’aboutira pas puisque Extevanico va aller jusqu’au bout de sa mission mais va y perdre la vie. Sa mort sera héroïque puisqu’elle se produit alors qu’il tente d’échapper à ses geôliers.
Hamza Ben Driss Ottmani, à la fin de son récit, insiste sur le fait que le rôle d’Estevanico dans la découverte de l’Amérique n’a pas été retenu à sa juste valeur. Il désire ainsi rétablir une certaine vérité :
« L’histoire nimbe le gouverneur Francisco Vasquez de Coronado d’une gloire que nous estimons exagérée. La gloire de Coronado est d’avoir été le second après Estevanico, à atteindre le prétendu royaume de Cibola et à mettre un terme à la légende des sept cités fabuleuses. En réalité, c’est Estevanico de Azemor que devrait revenir de droit la vraie gloire, celle d’avoir été le premier à arriver sur les lieux, bien que l’opportunité de mettre fin à la légende ne lui fût pas laissée. Et avant d’arriver sur ces lieux censés abriter le royaume de Cibola, il fut le premier homme venant du monde méditerranéen, et même de l’Ancien Monde, plus particulièrement de l’empire du Maroc, à fouler le sol de ce qui correspond de nos jours aux Etats d’Arizona et du Nouveau Mexique, et ceci au cours du mois de mai de l’année 1539. » (p.305)
Le personnage d’Estevanico apparaît donc comme essentiel dans la découverte du nouveau monde mais il s’agit de le faire connaître et c’est ce qu’a fait l’auteur par cet ouvrage.
Pour conclure, je dirai que ce texte est intéressant et captivant. Du point de vue stylistique on peut dire qu’il est bien écrit. Cependant nous remarquerons qu’il comporte de nombreuses répétitions qui alourdissent parfois le texte.
En effet, le narrateur a tendance à dire et redire de mêmes éléments sans qu’aucun ajout n’y apparaisse pour justifier cette répétition. Nous donnerons l’exemple de la calebasse que fait tinter la personne qui précède la colonne d’Estevanico lorsqu’il arrive dans un village. Elle est signalée à la page 262 de l’ouvrage ainsi :
« Il la faisait chaque fois tinter à l’entrée des villages ou des campements indiens pour annoncer son arrivée et sa disposition à soulager les souffrants et pourquoi pas à guérir les malades »
Cette information est à nouveau introduite à la page 267 :
« Il la faisait tinter à l’approche de chaque hameau et à l’entrée de chaque campement de nomades. C’était sa façon d’annoncer l’arrivée de son maître. »
Cette remarque à quelques pages de la premier n’apporte rien de plus au lecteur et crée une certaine monotonie car rien de nouveau ne vient surprendre le lecteur. Il ne s’agit là que d’un exemple mais nous pourvons remarquer cette tendance à la répétition à plusieurs reprises dans le texte.
D’autre part, le portrait qui est fait d’Estevanico apparaît comme peu critique. L’auteur le montre comme un personnage exceptionnel qui n’a aucun défaut. Il est toujours le premier à faire, il attire le regard de tous par sa physionomie exceptionnelle, Il attire le regard de toutes les jeunes femmes indiennes, etc.
Du fait de ce portrait, la question se pose de savoir si Estevanico est un mythe ou un personnage ayant réellement existé ?